Chants de marins Chants de la Royale

Les chansons dans la Royale

Le système de l'Inscription maritime, mis en place par Colbert au 18e siècle, a transformé la Royale en un véritable creuset culturel : des générations de marins, originaires de toutes les côtes de France, s'y sont formées et ont eu l'occasion de découvrir leurs traditions orales respectives.

Déjà auparavant, passagers et soldats de marine "de rencontre" apportaient quelques chants nouveaux aux matelots du commerce et de la Royale. Après 1798, la généralisation du système de la conscription - le service à la mer n'est plus limité aux seuls inscrits maritimes, matelots et pêcheurs de profession - ouvre largement la porte aux répertoires militaire, urbain et paysan. l'institution du service militaire obligatoire pour tous (1872) accentue encore cette ouverture. Des chants comme Passant par Paris ou Quand la boiteuse va-t-au marché, si bien amarinés par la suite, ont probablement suivis cette voie.

Les grands vaisseaux de guerre des 18e et 19e siècles sont de vraies Babel musicales. Les succès parisiens entendus dans les grands ports militaires y côtoient un répertoire authentiquement maritime : "Quand il pleut, on se réunit sous le gaillard ou sous la toile goudronnée d'un prélart, et les jeunes matelots qui n'ont pas encore amariné leur goût disent les chansons de leurs villages ou les couplets qu'ils ont appris aux théâtres de Brest, de Lorient, de Rochefort ou de Toulon" (Jal, Scènes de la vie maritime). Le dimanche après-midi, jour de repos, ou certains soirs, se déroulent à bord des concerts mêlant des chants de toutes origines :

 

Pierre Loti, dans Mon frère Yves
" I1s chantaient, les matelots, à tue-tête, avec une sorte d'accent naïf, des choses à faire frémir, ou bien des airs du Midi, des chansons basques, surtout de tristes mélopées bretonnes qui semblaient de vieux airs de biniou légués par l'antiquité celtique. Les simples, les bons, faisaient des chœurs en parties, ils restaient groupés par village et répétaient dans leur langue les longues complaintes du pays, retrouvant dans leur ivresse de belles voix sonores et jeunes (...) Après, quand nous eûmes bien mangé et bien bu, Jean commença d'une jolie voix haute une chanson de bord que connaissent tous les matelots bretons. La chanson disait :
     Nous étions trois marins de Groix
     Embarqués sur le Saint-François
     Il vente !
     C'est le vent de la mer
     Qui nous tourmente..."



Le répertoire parvenu jusqu'à nous appartient essentiellement à deux époques : la seconde moitié du 18e siècle et la période 1870-1914, mais beaucoup de chansons ont dû être perdues, comme le prouve, par comparaison, l'abondant répertoire de la Navy.

Le 18e siècle a marqué l'apogée de la marine de guerre à voile. La France et l'Angleterre se livrent à une lutte sans merci pour la maîtrise des mers ; de 1744 à 1815, les guerres maritimes entre les deux pays se succèdent presque sans interruption. En France, des complaintes sont levées sur la descente des Anglais au Pouldu (1746), sur les combats du Foudrion (1758) ou de la Danaé (1759), sur la défaite et le naufrage du Vengeur (1794), sur le rêve de débarquement en Angleterre de Napoléon... Deux chansons, célèbres aujourd'hui, Au 31 du mois d'août et Le Grand Coureur, font allusion à la guerre de course contre l'Angleterre.

Plus tard, dans la seconde moitié du 1ge sièclef les énormes cabestans des navires de guerre, maniés parfois par des centaines d'hommes, ont marqués tous les marins ; il n'est pas étonnant que le plus célèbre chant de travail de la Royale soit un chant à virer, Le Bidon qui décrit une journée à bord dans les années 1860 :

   C'est par une dimanche matin
   Que nous appareillons sur la rade de Toulon
   L'officier de quart fait border la grand voile
   Au cabestan il faut que tout le monde y soye
   Vire, vire, vire, donc
   Sans quoi tu n'auras pas de vin dans ton bidon

Mais le thème qui a le plus inspiré les matelots est bien sûr la révolte contre la hiérarchie, qu'elle soit traitée de façon sérieuse ou humoristique, et l'espoir de "la quille". Le plus apprécié de ces chants contestataires, souvent chanté également sur les long-courriers, raconte La Triste vie du matelot. La chanson, aux paroles très antimilitaristes, a été longtemps interdite dans la Royale :

Illustration sonore :   La vie des matelots, par le groupe Marée de Paradis (extrait).

Les cahiers de chansons du début du 20e siècle recèlent aussi de nombreuses compositions de matelots de la Royale, adaptées à des airs parisiens à la mode. Beaucoup sont fort belles et mériteraient d'être popularisées :

Illustration sonore :   A la feraille, par le groupe Marée de Paradis (extrait).


Merci au

pour sont beau livre
Le Chant de Marin
dont est tirée cette page
(voir bibliographie)